mercredi 9 août 2017

L'essence des rêves (2)

Mercredi 9 août 2017 

Article paru dans la revue « Le Disque vert » 
consacré à Carl Gustav Jung. (Bruxelles)
1955


Je ne peux que donner ici un seul exemple de la transformation de l’image de l’âme, 
exprimée dans un grand rêve qui fut décisif pour la rêveuse.

Il s’agit d’une jeune fille de 29 ans, professeur de philosophie et de langues. 
Depuis sa première jeunesse, elle est fascinée par des hommes âgés, 
successivement par son directeur de lycée et ses professeurs à l’Université. 
Elle est incapable de s’intéresser à des hommes de sa génération, elle ne les remarque même pas. 
De plus en plus, elle se déssèche psychiquement et souffre de sa solitude.

Il est évident que l’image de l’âme chez elle est uniquement formée par l’homme âgé, 
son père qui est lui-même directeur d’école. 
Comme elle n’a pas de frère, cette image n’est pas modifiée par cette expérience
 et elle n’a pas constellé en elle l’image d’un Animus jeune.

Au cours de l’analyse, elle se débat désespérément avec l’image du père 
qui apparaît dans ses rêves sous des formes diverses, entre autres incarné 
par Staline, le tyran. et par d’autres images collectives.
Le père personnel, c’est-à-dire la représentation qu’elle se fait de lui, 
est transformée par des images archétypiques qui lui confèrent des qualités démoniaques et divines. 
Ce mélange d’éléments hétérogènes explique l’attirance magique 
que les hommes âgés exercent sur elle : elle projette sur eux l’image de l’âme 
avec toute sa puissance surhumaine.

Enfin, après quelques mois d’analyse, elle m’apporte le rêve suivant.

Elle descend une pente à bicyclette, 
attirée irrésistiblement par la profondeur (son inconscient).
Elle arrive dans une caverne sombre 
où se trouve un vieillard et un jeune homme assis sur un banc.

Tout à coup elle se dissout en trois personnes, 
trois hommes, tous jeunes.
Le premier est spectateur du drame qui va se dérouler. 
Il lit dans un livre ancien tout ce qui va se passer.
Le deuxième lève un bâton qui porte quelques feuilles vertes 
et frappe le jeune homme en conversation avec le vieillard.
Le jeune homme tombe sous le coup et perd connaissance, 
mais il ne meurt pas.
Alors, le troisième lève une hache et tue le vieillard. 
Au moment où le vieil homme tombe mort, la caverne devient rouge.
Toute l’ambiance est comme enflammée par la couleur rouge sang 
(couleur· de la vie, du sentiment, de la passion).

A ce moment, la mère de la jeune fille, plus grande qu’elle n’est en réalité, 
d’une allure archaïque et étrange, apparaît et dit : 
« N’oublie jamais que tu dois à ton frère d’être ici. »

Sa féminité, exprimée dans l’image de la mère, 
lui rappelle qu’elle ne doit pas rejeter l’Animus d’un bloc 
avec une élimination violente du vieil homme. 
Car, en réalité, elle doit au principe masculin, esprit et action, de se trouver dans la caverne, 
c’est-à-dire dans son inconscient, et de subir une transformation qui conduit à une nouvelle vie.

Au réveil, la jeune fille se sent soulagée et sereine. 
L’action brutale de tuer le « Père », c’est-à-dire le complexe père, 
qui avait entravé son évolution de femme, montre la quantité considérable mère, 
avec son allure archétypique, exprime des possibilités d’évolution sur la voie féminine et maternelle.

Nous ne pouvons qu’effleurer les autres motifs de ce rêve,
 symboles archétypiques : 
le bâton avec ses feuilles vertes, les nombres 2 et 3, 
la bicyclette qui comportait pour la rêveuse le sens de la roue 
et qui surgissait souvent dans ses rêves, le livre ancien.

Ce rêve est d’ailleurs bien construit avec ses étapes classiques ; 
exposition, action, péripéties et dénouement.
La répercussion de cette expérience sur la rêveuse fut grande ; 
elle commença vraiment une nouvelle vie.

Quand l’Animus chez la femme et l’Anima chez l’homme sont compris et transformés 
(au moins jusqu’à un certain point), les symboles oniriques changent de nouveau. 

Des figures géométriques apparaissent, telles le triangle et le cercle,
 enfin des « Mandalas »,
 constructions qui ressemblent aux images votives répandues dans tout l’Orient. 
Ces figurations archétypiques se cachent souvent sous des images apparemment banales : 
une table ronde, une horloge, une tarte aux fruits. 
Mais le rêveur ressent une harmonie jusqu’ici inconnue 
et qui l’encourage dans son travail sur lui-même.

D’autres symboles de cette étape de transformation
 sont le cygne, la fleur, les joyaux, 
surtout la perle, la coupe ; 
des situations hors du temps qui sont de vrais mythologèmes. 
Ces symboles du Soi ou Moi Supérieur sont des archétypes bien connus, 
des images collectives qui se répètent dans les mythes,
 dans les rites des religions de tous temps, 
le Yoga, ainsi que dans l'Alchimie médiévale.

Jung, dans « Psychologie et Alchimie » et dans sa « Psychologie du Transfert », 
a établi ces rapports d’une façon magistrale. 
Le processus évolutif qui se manifeste par les rêves est lui-même archétypique.

Mais il ne faut pas croire qu’il s'établit une paix absolue quand cette étape est atteinte. 
Les symboles de tous les stades de l’évolution réapparaissent de temps en temps, 
comme l’ombre et l’image de l’âme. 
Les stades d'évolution s'enchevêtrent constamment. 
Mais il y a quand même un nouveau rythme dans les rêves
 et une prédominance des symboles de paix et d’harmonie.

Ce processus d’évolution ne s’achève jamais. 
L’essentiel est de garder contact avec l’inconscient et de continuer patiemment 
l’analyse de ses propres rêves.
La fonction d’autocritique et de compensation est un guide incomparable, 
le plus sûr et le plus objectif qui puisse exister, 
aussi bien pour la vie intérieure que pour la vie extérieure. 
Ce qui est préformé dans l’inconscient aspire à se réaliser dans l’existence.


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