mercredi 20 septembre 2017

Les dimensions du rêve

 
Le film d’Etienne Lalou et Igor Barrère donne à voir, à partir du corps
 — en particulier de la mobilité des yeux et du jeu expressif des mains —,
 combien était vivante et convaincante la façon d’écouter,
 de réfléchir, de penser d’Elie Humbert :
c’est l’être entier que la parole anime, corps, esprit, sentiment.
 
Et combien sa conception du rêve est originale, même s’il convient,
pour s’en rendre réellement compte, de compléter le peu qui est dit ici
 par ses conférences et ses articles postérieurs.
 
 Le film est passé à télévision en 1976.
Ses principaux articles sur le rêve datent de 78 (« L’expérience onirique ») ;
de 82 (« Le ‘discours’ du rêve ») ;
de 83 (« L’interprétation des rêves et leur contenu »
 et le chapitre qui leur est consacré dans son Jung) ;
et de 85 (« Les temps du rêve »).
Les premiers articles ont été regroupés par Viviane Thibaudier,
dans Ecrits sur Jung.
Le dernier fait partie des conférences publiées dans La dimension d’aimer.
Je vais revenir sur chacun de ces textes. 
 
 
Dans l’émission de Barrère et Lalou, qui s’adresse à un vaste public,
Elie Humbert oppose le rêve à la vie éveillée et à ses contraintes.
C’est l’« autre côté » qui apparaît dans le rêve.
 
Nous ne connaissons pas cet autre côté, remarque-t-il, mais il s’exprime,
 et ce n’est pas le même pour tous.
 Ce qui implique que l’interprétation se fasse à partir des « images privilégiées »
 et du vocabulaire onirique propres à chacun ;
elle doit être singulière « pour que, dit-il, chacun s’y reconnaisse ».
 
Car le but de l’interprétation, sa raison d’être dans la thérapie,
est essentiellement, d’ « amener le rêveur à entrer en rapport avec lui-même ».
 On est loin donc de cette interprétation-vérité que nous assénons à nos patients
pour tromper notre angoisse ou mieux asseoir notre pouvoir.
 
La position d’Elie Humbert, telle qu’elle ressort de cette interview,
est une position humble, infiniment respectueuse du patient
 et qui sait reconnaître  les limites et la suffisance
d’un moi qui adhère sans recul à son savoir
 et croit naïvement en son unité.
 
« Nous sommes plusieurs », répond-il à Etienne Lalou,
et si nous voulons faire croire que nous ne sommes qu'un
et nous fabriquer nous-mêmes avec une pseudo unité,
nous sommes désaccordés. »
 Il conclut, plus loin :« Notre psychisme dans son ensemble,
 en sait beaucoup plus que nous. »
 
Je suis frappé, en revoyant cette interview,
par la simplicité du vocabulaire qu’utilise Elie Humbert.
Bien sûr, le type de l’émission (son souci pédagogique,
les questions posées qui ne sont jamais pédantes), le pousse vers cette simplicité,
 mais elle est aussi un trait constant dans sa manière de parler des rêves.
 
  Cela tient au fait que le rêve, pour lui, n’est pas un objet.
S’il en était un, les concepts psychanalytiques
seraient opérants pour en rendre compte.
 
 Mais, comme il l’écrit, dans l’article intitulé « L’expérience onirique »,
 « Le rêve n’est pas seulement un matériau psychique perçu et mémorisé.
Rêver n’est pas seulement percevoir un rêve. »
 
Trop souvent, remarque-t-il, celui-ci est
 « confondu avec le statut qu’il prend dans le conscient au réveil ».
Or, le rêve est d’abord une expérience, il « est d’abord un vécu ».
 
 Nous sommes, dedans nos rêves, qui nous font vivre une vraie vie,
même si c’est une vie de l’« autre côté ».
(...)
 
 
 


Etats de conscience et réalité

Mercredi 20 septembre 2017

Etats modifiés de conscience en rêve
et mise en cause du concept de "réalité"

Le champ de prédilection pour les ECM réside dans nos rêves.
Des expériences surprenantes peuvent se dérouler durant notre sommeil.
Une exploration aussi variée qu’étonnante dont Juste Duits,
professeur de philosophie, nous donne un petit aperçu.

 

Les rêves lucides
 
De plus en plus de personnes témoignent de rêves lucides.
Ce phénomène était encore considéré comme "impossible" voilà quelques années,
 puisqu’il constitue un état paradoxal :
au beau milieu d’un rêve,
le sujet devient "éveillé" sans se réveiller !

Il s’aperçoit, souvent par un détail incongru, qu’il est en train de rêver.
 A cet instant, il peut par exemple prononcer à haute voix : "Ceci est un rêve !"
 C’est alors un sentiment d’émerveillement et de liberté intense,
 il se dit qu’il peut virtuellement tout faire, que les limites ordinaires
 n’existent sans doute pas dans le monde onirique,
et il va s’essayer sans restrictions "physiques" ni même morales !

 Ainsi les rêveurs lucides expérimentés jouent de multiples façons.
Témoignage du psychologue anglais Alan Worsley :
"Lorsque, en rêve lucide, j’ai enfoncé mes mains de chaque côté de ma tête
et que les extrémités de mes doigts se sont rejointes,
je ne savais pas à quoi m’attendre
 puisque je n’avais jamais fait cela à l’état de veille (...)
- J’étais familiarisé avec le fait de passer un couteau onirique
 au travers de mon poignet onirique sans que cela n’entraîne de blessure.
 - Ce qui se passa, c’est qu’au milieu de mon crâne,
j’ai rencontré une sphère plus petite qui semblait plus dure à pénétrer. (...)"

Patricia Garfield a fait des centaines de rêves lucides,
 les orientant de façon à réaliser tous ses désirs :
expérimenter des relations sexuelles, des sports dangereux, des voyages, etc.
Pourtant, il arrive souvent que l’on veuille faire quelque chose en rêve lucide
 et que l’on n’y réussisse pas : ainsi voler demande un effort,
et c’est après un certain temps de pratique
 que l’on peut provoquer l’envol de façon volontaire.
 De même faire apparaître des lumières vives, ou un soleil...
C’est comme si le monde du rêve résistait et présentait une "réelle" consistance
.
"Pour moi, paradoxalement, la lucidité fait que le monde des rêves
 ressemble davantage à un endroit réel,
bien que je sache plus clairement qu’il s’agit d’un rêve."
(A.Worsley)

 Le rêve lucide est en général coloré,
on y touche les objets qui prennent une lourdeur,
 un volume quasi-concret, on touche des choses que l’on sent pâteuses,
on peut y entendre sa propre voix résonner comme dans un espace extérieur.
Un exercice a été mis au point
pour "densifier" le monde des rêves : compter.

Témoignage que m’a raconté Christian Marcel Bouchet,
auteur d’une thèse de doctorat en philosophie sur le rêve lucide
et la structure de la conscience : un sujet se met à compter lentement de 1 à 10,
l’environnement du rêve devient de plus en plus "réel", lourd, présent.

A un moment, le sujet s’arrête et décide de se réveiller ;
mais le fait de se dire "je veux me réveiller" ne suffit pas.
 Il se sent enfermé dans son rêve et doit recommencer à plusieurs reprises
 avant de réussir à échapper à ce monde qui semble se refermer sur lui !


Les mondes

ne subsistant pas par elles-mêmes.
Cette opinion repose sur les qualités que l’on attribue au monde de veille
 - consistant, durable, etc.- et qui semblent absentes du rêve.
.
Mais on trouve des exceptions, comme nous l’avons vu avec les rêves lucides.
Il suffit parfois d’un petit fait bien attesté pour changer un paradigme scientifique.
 Cette séparation entre "rêve" et "réalité" n’est-elle pas sur le point d’être bouleversée ?

Question à première vue bizarre : y a-t-il vraiment une différence entre le monde de veille
 et le monde que nous explorons lors de certains rêves ?
Essayons de bien comprendre l’enjeu : dans le monde physique, temps linéaire,
séparation et lois mécaniques semblent régner.

 Mais si d’autres mondes, par exemple ceux qu’Henri Corbin
regroupait sous le terme d’Imaginal, sont consistants,
 tous nos repères basculent.
Il devient alors envisageable qu’il y ait plusieurs mondes réels, simultanés,
 et que chacun de nous puisse exister parallèlement dans des univers multiples.
 
 Nous ne découvrions notre véritable condition que fugacement,
 lors de grands songes, d’états de conscience élargis, etc.
 Chaque individu cesserait alors d’être subordonné aux seules lois du plan physique,
puisqu’il vivrait aussi dans d’autres "plans".

On le voit, la question de la mort et de la nature ultime de la personne
se trouvent concernées ici au premier chef.
Y a-t-il des caractéristiques qui n’existent que dans notre monde physique,
et qui attestent bien qu’il est le seul à être réel ?

1. Le sentiment de réalité et la netteté des perceptions
Lors de certains rêves et des rêves lucides,
les rêveurs ressentent la dureté des "objets",
la vivacité des couleurs, la gamme des sons,
avec encore plus de réalité que... dans la réalité !

La consistance du monde onirique varie énormément,
dans quelques rêves on perçoit même des odeurs et des goûts,
dans d’autres tout semble léger et évanescent.
Mais ne peut-on pas dire la même chose du monde de veille,
 qui suivant notre état intérieur apparaît dense ou factice ?

2. La présence des autres !
"L’existence des autres sujets" n’est pas la preuve certaine
que nous sommes dans un monde réel.
Il arrive de rencontrer des personnages élaborés, capables de nous surprendre
ou de tenir des raisonnements complexes dans quelques rêves (et visions)
 tout comme dans la réalité !

Il semble même que l’on puisse attribuer une certaine conscience propre
aux personnages vus en rêves. Hypothèse "gratuite"
 et qui pourtant commence à être testée à l’université Goethe de Francfort
par l’équipe du professeur Paul Tholey.

L’expérimentation a été accomplie par 9 rêveurs lucides chevronnés.
"Il a été demandé aux sujets de faire effectuer certaines tâches
à leurs personnages de rêve  pendant leurs rêves lucides.
Les tâches consistaient à écrire ou dessiner :
 1) écrire ou dessiner quelque chose qui soit opposé ou inversé
 par rapport à la position du moi de rêve
 (le personnage du rêve se trouvant en face du moi de rêve) ;
 2) prononcer un mot inconnu du moi de rêve,
trouver un mot rimant avec un mot particulier.(...)
3). Faire des opérations arithmétiques (...)"

Exemple d’un récit de rêve :
 "Dans la chambre, je rencontre une femme que je connais.
Comme je l’avais projeté, je lui demande de me dire un mot étranger
 qui ne me serait pas familier. Aussitôt elle dit : "Orlog.
 Le mot "orlog" décrit très bien notre relation."(...)
Quand plus tard je lui demandais ce que ce mot signifiait,
 elle nia l’avoir prononcé arguant qu’elle avait utilisé le mot "Charme".
 (...)
Après s’être éveillé, le sujet cherche le mot "Orlog" dans un dictionnaire
et découvre que c’est un mot hollandais qu’on peut traduire par "querelle".

Pour ma part, il m’est arrivé de dire à un personnage vu en rêve :
"Tu n’es qu’un personnage de rêve !"
Celui-ci semblait me prendre pour un fou, et réagissait un peu
 comme quelqu’un dans le monde de la veille à qui j’aurais annoncé cela.
Par ses nombreuses expérimentations, Tholey en conclut que certains personnages de rêves
 semblent posséder une "conscience propre",
en agissant comme s’ils avaient leurs intentions et leurs motivations !


D’ailleurs lors de songes marquants, il arrive
de rencontrer un personnage plus intelligent que soi :
Lorsque j’avais 8 ou 9 ans, j’ai vu un vieil indien en rêve
qui m’a parlé des épreuves vécues par son peuple,
 et son discours était bien plus complexe que ce que j’aurais pu
penser consciemment à cette époque et sur ce sujet.

3. La continuité
Chaque jour, je me réveille dans le même monde ;
c’est ce fait têtu qui m’incline à donner le nom de "réalité"
à ce monde-là plutôt qu’à un autre.
Mais... il existe des "rêves continués" :
durant de nombreuses nuits d’affilées,
certains sujets prolongent une même histoire,
avec les mêmes personnages et un environnement stable.
 Bien sûr, cela ne s’étend pas sur 80 ans.

 Mais la continuité temporelle n’est pas un élément certain :
"la vie est un long rêve dont la mort est l’éveil" nous prévient une sentence arabe.
 Si la seule différence entre "vie" et "rêve" est la longueur,
on peut imaginer un univers poupée-russes,
où à chaque fois l’on croit se réveiller pour tomber dans un autre songe, plus vaste.

D’ailleurs, les rêves de "faux éveils" existent,
 un sujet entendant sonner son radio-réveil,
 commençant à ouvrir les yeux, à se lever de son lit, d’humeur maussade...
 Puis peu à peu, par des détails infimes il pressent qu’il est encore dans un rêve !



Témoignage verbal de Séverine :
"Ma maman vient me réveiller pour aller au lycée.
 Je me lève de mon lit, ma chambre est comme d’habitude, je m’habille,
descend l’escalier et commence à prendre mon petit déjeuner
et tout à coup je vois le lait rester en suspension dans l’espace.
 Je me dis que je rêve, je remonte l’escalier pour me recoucher
 et ensuite, me réveiller à nouveau..."

On recense parfois plusieurs "faux éveils" d’affilée !
A tel point que certains rêveurs ont du mal à "sortir" du rêve,
 ils entrent à chaque fois dans un nouveau rêve
 qui débute par une séquence parfaitement banale et réaliste,
dans leur décor familier...

Ces exemples tendraient à aller dans un sens inattendu.
A savoir : la différence entre "monde réel" et onirique serait quantitative,
 mais pas qualitative. On retrouverait un peu plus de stabilité dans le monde physique,
sans qu’il y ait de différences notables entre certains rêves et la réalité.

Même si la sensation du monde de rêve, sa densité subjective
 rappelle parfois le monde de veille,
en revanche il existe une différence notable :
contrairement au monde physique, le monde onirique reflète
 nos états d’âme et nos obsessions, fantasmes etc.,
il constitue une mise en scène de notre psychisme.


Voyons deux arguments qui risquent de semer le doute.
D’une part, il existe quelques phénomènes troublants,
où l’individu ressent que "la réalité" extérieure coïncide
 avec ses processus psychiques les plus profonds.
Nous voulons parler ici des coïncidences significatives, ces synchronicités
 qui ont passionné C.G. Jung et le célèbre physicien Wolfgang Pauli.
Nous ne pouvons aborder ce sujet, mais le sens des synchronicités
pourrait bien être qu’il existe un niveau du réel où "intérieur" et "extérieur"
 ont leur source commune.

Un autre phénomène laisse très perplexe, et semble suggérer que le "rêve"
 pourrait bien être une forme de réalité plus que subjective.
Il s’agit des rêves partagés.

En effet, si nous sommes plusieurs à faire un même rêve,
cela signifie que ce rêve échappe aux états d’âme d’une seule personne !
Il existe un petit nombre de témoignages de "rêves partagés",
où deux individus se retrouvent au même moment dans une même scène onirique.
  
Les rêves partagés

Il m’est arrivé deux fois de rencontrer des personnes dignes de confiance,
 qui m’ont raconté avoir fait un rêve commun avec des proches !
Une collègue de travail a rêvé d’une maison très animée, où se tenait une grande fête ;
elle y rencontra son meilleur ami. Puis ils furent poursuivis par un monstre.
 Le lendemain, son ami lui téléphone et lui raconte... le même cauchemar !
Tous les détails étaient identiques, les convives à la fête,
les pseudopodes et la couleur verdâtre du monstre, etc.
 Mieux : ils s’étaient vus mutuellement,
 chacun avait vu l’autre dans son rêve.

J’ai pu entendre un second témoignage spontané,
 cette fois par un ami infirmier dans un service de soins intensifs.
Il était à Venise avec sa compagne et un autre couple.
Une nuit, il fait un cauchemar où il survole longuement
un paysage lunaire, sinistre, dont se dégage une ambiance angoissante.
 Il s’éveille presque au même moment que sa fiancée et l’autre couple,
et tous se racontent exactement le même songe inquiétant.
Les questions soulevées par ces rêves mutuels sont extrêmement vastes.

 En gros, trois hypothèses semblent possibles : soit il s’agit de télépathie,
 les deux sujets créant ensemble un paysage mental ;
soit il existe certains lieux "stables", indépendants de notre esprit,
dans lesquels nous pouvons nous retrouver lors d’états modifiés de conscience...
 Ceux-ci pourraient correspondre à ce que la Kabbale appelle des Sephiroth,
 ces espaces "immatériels" et pourtant réels,
 qui composent des dimensions différentes.

Bien sûr, ces deux possibilités peuvent se mélanger !
Enfin on pourrait aborder la dernière hypothèse, la plus spéculative,
à savoir que "toute réalité" est une cocréation de plusieurs consciences.
Dans cette optique, même notre monde matériel stable
serait un "grand rêve partagé" !

Ainsi, les multiples esprits bâtiraient ensemble certains mondes
 qu’ils expérimenteraient, et qui finiraient par se dissoudre
 lorsqu’ils ne sont plus "alimentés" par la pensée d’êtres conscients.
Mais par quelles expérimentations sera-t-il possible
de départager de telles hypothèses ?


Post-scriptum :
Nous n’avons pas abordé nombre d’états modifiés de conscience en rêve,
 par exemple les rêves multiples :
un même sujet mène plusieurs rêves à la fois,
en parallèle si l’on peut dire.
Dans ces cas, la conscience semble se diffracter
tout en restant aussi vive.
.